La Légende de Biancofiore Ce qui va être décrit s’est déroulé il y a deux siècles et demi, dans un petit village du Cilento appelé Capaccio, situé dans une zone touristique très importante, alors un peu moins, mais également fortuné de se dresser sur le niveau du marécage Paestum qui était à l’époque dangereux et méphitique et de jouir de la protection de deux importants reliefs: les monts Soprano et Sottano, qui encore aujourd’hui l’enserrent au Nord et au Sud, ses géants gardiens. A l’époque vivait dans une maison isole, en dehors du village, annexée à une étable à buffles et à un laboratoire de mozzarelles, de ricotta et de laitages en tout genre, un vieux propriétaire veuf, grand-père de deux petits enfants, qui vivaient avec lui car sa fille et son gendre étaient morts depuis des années. Ces jeunes étaient Cosme et Claire, d’à peine vingt ans, lui robuste et intelligent collaborateur du grand-père, capable de donner des ordres précis aux quelques garçons d’écurie et ouvriers agricoles se cette entreprise domestique; elle, de caractère actif, bien que réservé et plein de fantaisie, élevée dans une école de sœurs à Naples, auprès desquelles elle avait cependant démontré de ne pas vouloir rester. L’habitude que sa mère avait de l’habiller en blanc quand elle était enfant, l’avait surnommée Biancofiore. Le grand-père Cyrus, c’est ainsi que s’appelait le vieux, était né avec un destin de serviteur, il disait aussi être ouvrier agricole, et les temps ne lui avaient pas permis de dépasser sa propre condition sociale, s’il n’était pas entré dans les grâces d’un certain père Celsius, prêtre de l’ordre bénédictin qui, la greffe épiscopale de Capaccio ayant reçu la lettre qui l’ordonnait prieur d’une riche abbaye napolitaine, avait voulu à sa suite quelqu’un de son village dont il savait pouvoir se fier, et auquel confier une charge de fermier. C’était en 1720, dix-sept ans avant le couronnement de Charles III de Bourbonne au Royaume des deux Siciles; temps incertains et difficiles pour la population, (même s’il s’agissait d’une époque de grands génies comme Vico et Pietro Giannone), mais pas pour la classe ecclésiastique, protégée, quelqu’un affirme même au-delà du mérite, par les deux branches de la Maison d’Asbourg, aussi bien par celle espagnole que par celle autrichienne. Vers la moitié du XVIII siècle, monté sur le trône de Bourbonne et la protection royale étant très réduite, Cyrus se retrouva à désirer revenir à son cher village de Capaccio, d’autant plus qu’il avait pu amasser quelques centaines de ducats d’argent, et quelques dizaines d’or, suffisants pour acquérir, outre l’étable pour les buffles et le laboratoire, aussi une cinquantaine d’hectares de terres un peu dure, mais utilisable pour les figuiers, les poiriers, les amandiers, les noyers et les produits du sol, comme en particulier les artichauts, les tomates et les haricots. Bien que la production ne fusse pas abondante, l’expérience mûrie pendant des années de travail dans les campagnes napolitaines permettait à Cyrus de disposer de quelques acquéreurs sûrs dans les villes de Salerno et Naples, dans lesquelles il faisait arriver ses produits, en particulier les mozzarelles et, à Naples, les figues sèches, devenues à l’époque à la mode. La vie dans les campagnes du royaume, vue avec le regard d’aujourd’hui peut apparaître contradictoire puisque, qu’on le veuille ou non, le moyen âge, comme à l’époque, avait commencé à perdre ses forces. C’était en effet l’époque des temps “illuminés”, et les études de Genovesi et de Filangieri mettaient déjà, ou auraient mis en relief la nécessité d’assigner au fief une fonction de bien public. Capaccio appartenait à la famille Doria qui l’avait acquis en 1636, selon l’usage féodal“avec tous les habitants à l’intérieur”. Le seigneur féodal était le maître, de la terre des hommes, mais aussi de tous les métiers dérivant de l’usage de son territoire et de sa mer, si bien que l’on devait payer une rente fixe pour l’usage des barques de pêche, du pré, de l’abattoir, en particulier pour chaque type d’activité faite en ce lieu, chose qui impliquait cependant un gain et de la force aux entrepreneurs les plus courageux, ainsi que le désir de se libérer des charges fiscales féodales. La commune, dont les administrateurs étaient, de toute façon, membres du clergé, ou de nobles titrés par les universités libérales, gérer le bilan de façon autonome, une partie importante de ce dernier, évalué à des centaines de ducats par an, était restituée au seigneur feudataire. le concept d'“État” entendu comme bien et possession d’une communauté libre, était à l’époque absente, et restera telle encore pendant des dizaines d’années après l’abolition de la féodalité. Il existait toutefois, à l’époque où se déroulent les faits, la propriété privée de la terre, obtenue par le biais d’une récente acquisition, comme le démontrait le cadastre des villes d’Agropoli (1754), dans lequel les “contribuables qui vivent de leurs ressources” devaient dénoncer les rentes qui provenaient des biens comme la terre, les moulins, les fabriques, les animaux, etc. L’usage de l’emphytéose commençait aussi à s’affirmer, c’est-à-dire le droit d’utiliser un fond en payant périodiquement un correspondant en argent. En bref, une lueur de bourgeoisie commençait aussi à s’affirmer dans les campagne set dans les petits centres, ou du moins sa situation sociale pour son développement. Le vieux avait aussi d’autres parents provenant d’une vieille cousine défunte, dont la fille, désormais âgée et malade de fièvre palustre, était aussi mère de quatre enfants, trois mariés et ayant dépassé la trentaine, dont une fille, qui s’appelait Rita; le quatrième, Ruberto, du même âge que Cosme et un an plus grand que Claire. N’ayant pas eu les occasions du vieux Cyrus, ils étaient restés liés à la terre et pauvres. Deux familles dans la vieille ville de Capaccio, dans une zone aujourd’hui très plaisante, moins salubre à l’époque, servaient la propriété d’un baron confiée en emphytéose à une famille du lieu. Rita, avec son mari et un enfant en bas âge, au village, vivait avec sa mère et son frère mineur. Les deux hommes étaient des ouvriers agricoles occasionnels et travaillaient par à-coups, souvent loin, en gagnant ensemble à peine de quoi vivre pour tout le monde. Les deux familles étaient à couteaux tirés, surtout à cause de la différence de conditions économiques qui obligeait les moins nantis à demander de travailler pour Cyrus de façon non salutaire. Mais ce dernier ne s’y fiait pas. - La zone est pauvre – disait-il– et il n’y a pas les clients de Naples. Là les barons achetaient, ici ils voulaient être“objets de donations” pour le passage à travers leurs terres. En dehors des impôts normaux, le prêtre voulait la dîme…qui avait même peut-être été abolie…alors qu’à Naples c’est nous qui la recevions…Et puis – ajoutait-il quand il avait le cœur à se confier - …les parents, mal de dents…ils ne travaillent pas et commandent. Ruby, c’est ainsi qu’on l’appelait à la maison, avait mis du sien pour compliquer davantage la situation : il demandait continuellement à Claire de l’épouser, alors qu’il ne lui plaisait pas. - Ce n’est pas mon genre – confiait-elle à son frère Cosme – et puis…je ne lui plais même pas…il ne cache pas me vouloir seulement en vue de l’héritage de notre grand-père. Rita n’était pas laide, mais pas très belle non plus, elle était un peu maigre, peu charnelle, et elle aurait peut-être pu attirer un homme plus pantouflard et moins exubérant que son deuxième cousin. Le grand-père Cyrus, de toute façon, vieillissait et s’affaiblissait de plus en plus, presque immobilisé par l’arthrose, et on s’attendait vraiment qu’il meure, alors que Ruby devenait de plus en plus arrogant et insistant. Il se déclarait publiquement déjà fiancé et décourageait, avec violence et vantardise, quiconque voulait s’approcher de Claire. A dire vrai, les occasions de rencontrer un jeune homme se son goût ne lui auraient pas manqué, elle était tout compte fait un bon parti et il y avait probablement déjà dans son cœur un élu. Personne n’avait cependant le courage d’affronter Ruby par respect pour elle. Enfin, Claire en parla à son frère. - Il ne cache pas me vouloir pour obtenir une partie de l’héritage qui me reviendra à la mort de notre grand-père…il ne converse pas, et ne se fie pas et me traite déjà mal…il me veut un point c’est tout. Un jour Ruby avait emprunté l’escalier externe, en passant par la cour, qui conduisait à l’étage supérieur de l’habitation, où se trouvait la chambre de Claire, et il prétendait entrer. Comme il insistait, d’abord en plaisantant, puis de plus en plus décidé, Claire appela son frère, qui accourut immédiatement et invita Ruby à s’en aller. Les deux en vinrent aux mains en haut de l’escalier et ce fut justement la violence inconsidérée de Ruby à lui faire perde l’équilibre et à permettre à Cosme, plus fort et plus attentif, à le faire dévaler jusqu’à lui faire cogner la tête sur la dernière marche. Malheureusement, quelquefois, il arrive des choses qui ne devraient jamais arriver. Ruby resta immobile, les yeux ouverts, comme s’il était en train de regarder. Cosme, paralysé, ne répondait pas au garçon d’étable, accouru dehors, qui lui suggérait de se cacher dans l’église. A la fin quelqu’un avertit les gardes. - Je ne voulais pas – répétait Cosme sincèrement – je ne voulais pas le tuer. La chose impressionna beaucoup les gens du village. le feudataire fut mis au courant de ce fait, et vu que Cosme faisait partie d’une famille propriétaire, l’affaire passa aux juges de Salerno. On reconnut que le coupable n’avait pas agi volontairement, mais la condamnation fut tout de même très lourde: quinze ans. Même la famille de Ruby fut inexorable et Rita prétendit qu’on interdise à Claire de prendre part aux funérailles et qu’on l’oblige à demander pardon. Après ce fait Claire ne se fit plus voir au village, sauf pour la première messe du matin, ce qui l’obligeait à sortir e chez elle à cinq heures et demie et à parcourir les deux kilomètres nécessaires pour se rendre à l’église Saint Pierre. Ni la pluie, ni la neige ne pouvaient l’arrêter. - Je veux consacrer mon existence au Seigneur et aux bonnes oeuvres– répétait-elle dans son coeur le long du parcours, et le prêtre, entendant les mêmes choses durant les confessions, avait décidé de lui donner l’hostie sans plus la confesser. - Sauf dans des cas particuliers – lui avait-il dit. Elle resta pour s’occuper de son grand-père désormais inhabile, bien que lucide, en le remplaçant dans l’étable à buffles, dans la fromagerie et à la campagne, en lui permettant de contrôler encore personnellement l’économie de ses propriétés. Elle s’occupait aussi des travaux ménagers, aidée seulement par une vieille femme, une fidèle femme de ménage, qu’on racontait avoir été, à son époque, la maîtresse de Cyrus. Les garçons d’écurie et les ouvriers étaient habitués à la voir parmi eux, gentille et aimable, et la traitaient avec respect en l’appelant, comme ils avaient vu faire par son grand-père, avec le surnom de Biancofiore. Sept ans passèrent ainsi, et la famille offensée sembla vouloir se rapprocher et faire la paix, que du moins ils ne refusaient plus. Deux gamines, filles des deux frères de Rita, avaient été envoyées pour s’occuper du grand-père, comme elles l’appelaient elles aussi, et pour alléger, de cette façon, le travail de Claire. Ils avaient aussi proposé de lui procurer un intendant, mais le grand-père, malgré la faiblesse physique, avait été inébranlable. - Je dois penser à Cosme, à quand il sortira de prison – confiait-il à Claire – et laissait entendre qu’à sa mort il aurait tout laissé à sa petite fille, certain que de cette façon son petit fils n’aurait pas couru le risque de demeurer méconnu. - Si ceux-là entrent – confiait-il– Cosme aura des difficultés à rester chez lui et Claire sera traitée comme une étrangère dans sa propre maison. Un jour Rita se présenta seule. Cela faisait désormais neuf ans que Ruby était mort et que Cosme était en prison. Claire la reçut avec beaucoup d’émotion; après quelques instants d’hésitation, elles s’embrassèrent. - La santé de maman s’empire – lui dit tout de suite Rita – les fièvres sont de plus en plus élevées et la malaria prend désormais le dessus. L’apothicaire l’avait trouvée très pâle et avait diagnostiqué une aggravation à cause d’une carence de ce que nous appelons aujourd’hui “globules rouges”. - Nous devons enlever le sang infecté – avait dit le docteur – mais nous ne pouvons le faire sans ajouter du sang nouveau. – Il ordonna donc de prendre du boudin de porc et de bœuf à consommer, le plus possible, au déjeuner et au dîner. Ce détail du boudin Rita ne l’avait cependant pas dit. - Il faudrait du sang nouveau, pour remplacer le vieux – lui avait-elle seulement murmuré. Claire, heureuse de pouvoir intervenir concrètement, s’offrit pour le paiement de l’apothicaire, chose qu’elle aurait voulu faire il y a bien longtemps, mais qu’elle n’avait jamais osé proposer. - Le sang d’une femme robuste serait parfait…pour le lui faire boire – continua Rita, et Claire offrit de payer aussi cela. - Comment fait-on ? - Demanda t-elle, et Rita expliqua qu’au village le coiffeur faisait aussi les saignées. L’apothicaire ne s’en occupe pas – ajouta-t-elle – mais le coiffeur a travaillé dans les infirmeries de l’armée, et il est très fort. Il a déjà enlevé beaucoup de sang à ma mère, un verre à la fois, sans douleur. Elles discutèrent alors sur la femme qui pourrait être utile à cette tache, après quelques propositions, Claire affirma : - Permets-moi d’être la première à offrir un verre de sang à ta mère. Ce n’est rien si on considère ce que je vous ai fait. Rita, persifla d’abord, mais à la fin elle accepta et les deux femmes se quittèrent en s’embrassant de nouveau.. Le matin suivant le coiffeur arriva avec le matériel nécessaire: un bistouri, une grosse bougie et un flacon en verre d’un quart de litre, au col large comme un verre à liqueur. Il fit une entaille dans ne veine du bras gauche, et dès que le sang se mit à goutter, il approcha la flamme de la bougie de l’ouverture du flacon, provoquant ainsi un vide qui permit ensuite au sang, par dépression, de couler avec plus de décision jusqu’à remplir le flacon. A la fin, il mit un onguent sur la blessure, banda le bras et s’en alla. - Après demain la blessure sera encore ouverte, et je ne devrai pas la toucher avec le fer – dit-il – et Claire lui demanda combien elle lui devait. - Quatre carlins dans ma boutique, cinq à domicile…mais ne vous inquiétez pas…je reviendrai après demain et nous ferons les comptes à la fin. Claire n’eut pas le courage de dire ce qu’elle pensait vraiment, que ce qu’elle avait fait n’était en signe d’hommage. Elle se tut, fit un signe de tête pour saluer et l’homme s’en alla. Quand Rita se rendit dans la boutique pour prélever le flacon, le coiffeur dit qu’il avait pris des accords pour les jours à venir, un jour sur deux. Elle ne dit mot: prit le flacon et l’apporta chez sa mère qui, à sa vue, se rebella fièrement. - Moi, boire du sang humain?…Tu es folle?…Je préfère mourir tout de suite. Ainsi le sang de Claire finit dans la selle. Deux heures après le coiffeur se présenta de nouveau, et cette scène se répéta pendant un mois. Le compte était arrivé à 75 carlins et le sang de Claire continuait de finir dans les toilettes. Un matin Claire demanda de se confesser, et dit: - C’est une chose que je dois faire, puisque j’ai une grande dette à payer, mais en moi quelque chose s’y oppose…je ne suis pas digne de ce que je fais… - Dieu aime la générosité – la confortait le prêtre – et un jour tu aura ta récompense – Puis il ajouta: - Mange, mange bien, et tu verras que ton sang sera de nouveau abondant. Mais Claire n’avait jamais été une grande mangeuse. En plus, ce mois-là, son grand-père aussi mourut, et Claire en éprouva une grande souffrance. Elle retourna se confesser. - J’ai négligé ton grand-père, qui est mort à cause de cela…ne faisant plus mes devoirs quotidiens je lui ai ôté tout intérêt à vivre… Mais le prêtre demanda: - Comment la femme que tu es en train d’aider se sent-elle? - Mieux – répondit Claire, et le prêtre en fut soulagé. - Tu vois? – dit-il – le Seigneur récompense tes bonnes actions…et toi, mange…mange tout ce que tu peux manger. Mais Claire, dépassée par ce qui se passait autour d’elle, ne mangeait plus. Elle était devenue la seule héritière de toutes les propriétés, puisque son grand-père avait fait en sorte depuis bien longtemps qu’il en soit ainsi. Seule la femme de ménage semblait vraiment s’inquiéter à son sujet. - Ce que tu es en train de faire ne va pas – lui disait-elle – tu dois penser à toi-même et à Cosme, pour quand il reviendra. Mais les rapports que la femme de ménage avait eus avec son grand-père dissuadaient Claire de lui faire des confidences, et elle avait même repoussé le conseil de recevoir le médecin qui avait soigné les os de son grand-père. Quand le prêtre sut que Claire était couchée, il s’empressa de lui envoyer, pour la conforter, une religieuse laïque qu’il connaissait, une brave femme d’âge moyen, pour qu’elle accompagne, au moins le jour. - Si elle devait empirer – lui avait-il dit– prévenez-moi tout de suite. Claire, en effet, maigrissait, et un matin le coiffeur la trouva terriblement pâle. - Je n’ai plus le courage de vous enlever du sang – lui dit-il – Je préfère, au contraire, que vous vous adressiez à l’apothicaire, qui saura vous conseiller. Mais Claire protesta parce qu’au fond de son esprit avait pénétré une nouvelle détermination. - Je ne veux pas…une vie humaine est en danger et peut être interrompue à cause de moi…j’ai déjà péché pour mon grand-père et pour mon frère qui est en prison. Ainsi on préleva le sang ce jour-là aussi. Le lendemain le coiffeur parla avec Rita. - Je ne peux pas continuer – lui dit-il – ou la jeune fille mourra. - Demain matin je viendrai avec vous – le tranquillisa Rita – et si c’est le cas, j’emmènerai l’apothicaire avec moi. Le lendemain matin, Rita et le coiffeur arrivèrent à l’heure, mais l’apothicaire n’était pas là. Claire était très pâle et seule, puisque la soeur laïque ne lui faisait compagnie que dans l’après-midi. - Comment se sent votre mère? – Demanda-t-elle dès qu’elle les vit. - Quelle sainte femme – murmura Rita à son accompagnateur qui s’appelait Mario – elle pense d’abord à son prochain, puis à soi. – Puis, s’adressant à Claire, elle ajouta: - Maman va mieux et elle est guérie grâce à vous. Et maintenant vous devez guérir vous aussi…mangez, buvez et moquez-vous du reste…- Puis elle eut un regard de résignation – Elle n’aurait besoin que d’une toute dernière dose…et j’ai déjà trouvé la femme pour me la procurer…une vraie armoire… Mais Claire protesta: - Non…j’ai commencé, et je veux finir. - Mais si vous ne vous sentez pas… - Non, non…je veux finir. - Quelle sainte femme…mais je ne m’en irai pas si vous ne me promettez pas que vous mangerez, tout de suite après, un gros bifteck. - Je promets de manger. Rita, avec une expression de soulagement, fit un signe de la tête à Mario, et le sang fut prélevé. - Maman est saine et sauve! Maman est saine et sauve! – jouit Rita à la fin, et elle prit congés en embrassant la malade. Après quoi les deux s’en allèrent, contents, le coiffeur un peu moins. Restée seule, Claire plia la tête sur un oreiller, et pensa: - J’ai sauvé une vie. A présent je peux mourir libérée de mes péchés. Epuisée pour la saignée, elle s’endormit. La vieille servante qui était à la cuisine la réveilla pour le déjeuner, mais Claire la chassa. Dans l’après-midi la soeur laïque arriva, envoyée par le prêtre, cette femme restait en général quatre ou cinq heures. Après le chapelet, elle tenta de la soulager en lui donnant des conseils pratiques. - Maintenant que vous êtes restée vierge – lui dit-elle – vous ne paierez plus les impôts sur le travail. Claire lui répondit qu’elle payait les impôts sur le revenu, qui dépassait de beaucoup les six ducats, mesure établie pour l’exemption. “Rester vierge” signifiait être chef de famille non mariée. Un bénéfice analogue pouvait concerner les veuves. - Hé…six ducats…vous avez raison – murmura l’assistante – mais si…le plus tard possible…pensez à votre guérison…le Seigneur devait vous appeler… parce qu’il vous veut à ses côtés, ça c’est certain…comment penseriez-vous organiser la propriété?…Puisque Cyrus vous a tout laissé… - Oui, je dois y penser – bafouilla Claire, et elle se tut en dissimulant bien l’irritation provoquée par cette intromission. La femme ne s’en aperçut pas et poursuivit: - Ad pias causas… ad pias causas – commença-t-elle à répéter, et Claire, qui avait compris ces mots, se retourna sur l’oreiller en émettant un long soupir. “Ad pias causas” était le titre attribué aux testaments stipulés en faveur du chapitre ecclésiastique. Incertaine sur le sens de ce geste, l’assistante se mit à réciter un nouveau chapelet, et Claire la suivit. Quand la femme s’en alla elle resta seule, elle se mit à pleurer spontanément. Non il n’y avait désormais plus personne auprès d’elle qui l’aimait vraiment. Plus tard elle repoussa le dîner et refusa même la compagnie de la dernière et fidèle servante qui s’offrait pour la veiller la nuit. Et là elle eut tort, puisque les relations charnelles, entre les personnes sensibles, provoquent des liens très profonds, même malgré nous. Vers quatre heures du matin, elle expira, et la vieille servante, à cinq heures et demie la retrouva morte. Quand il le sut, le prêtre en fut très irrité. - Vous l’avez laissée mourir sans sacrements! – cria-t-il à l’assistante, mais aux funérailles il eut un ton plus calme. - Aujourd’hui, Claire est montée au Ciel…elle nous voit et nous bénit – prêcha-t-il. Enfin, le cercueil fut mis sur une charrette et transporté au cimetière; puis, mise sous terre, près de la tombe de son grand-père. Rita se montra affligée et pensa aux frais des funérailles. Ces jours-ci elle s’était informée et elle savait pouvoir entrer dans la propriété avec sa famille et ses deux frères, sauf pour préparer les papiers pour dénoncer le fait accompli. Quant à sa mère, la malaria la retira de ce monde quelques jours après, mais c’était chose attendue, et la famille ne s’en affligea pas. - Dieu est juste, commenta la fin Rita, un soir après dîner, puisque Claire était la soeur d’un assassin emprisonné et vu que le vieux voulait tout garder pour lui…mais heureusement la justice céleste existe. Elle exhorta son unique enfant à réciter les prières de la nuit et le mit au lit. Quand Claire se réveilla, dans le monde parallèle, elle découvrit être quelqu’un d’autre, vêtue comme une dame de mille cents, déposés auprès d’elle, bien rangés, sur quelques coussins, un casque, une épée et même une cotte de maille. Elle ne s’étonna pas d’être elle-même, tout en se souvenant de ce qui lui était arrivé Terre, et elle se trouva comme lorsqu’on se réveille après un rêve. Il faut savoir si, comme nous sur Terre, plus ou moins au fond de nous, possédons des instincts et des caractères appartenant à divers animaux, dont nous nous détachons uniquement pour l’intellect, chaque esprit vivant, dans le monde parallèle, peut renfermer en soi le caractère et l’esprit de nombreuses personnes ayant existé. Il peut même y avoir des extériorisations littéraires: par exemple, on pourrait y rencontrer don Abbondio, Renzo et Lucia, Agnese et frère Cristoforo. La créature réveillée était Biancofiore, la sœur de Perceval, avec lequel, à son époque, elle avait elle aussi participé à la recherche du Graal. Sa légende raconte qu’elle mourut après s’être volontairement sacrifiée dans le but de sauver une femme malade de lèpre. Consciente du sacrifice de Claire, voyant comment en tirer une leçon, il appela les chevaliers du Graal: Sir Galahad, Lancelot, Bors, Galvano et son frère Perceval. Seul Galvano accourut, car il était plus proche; les autres fournirent des excuses. Comment évalue-t-on sur la Terre la force et le mérite d’un esprit vivant? – Lui demanda Biancofiore. Pour moi, cela dépend de ce que tu laisses derrière toi – répondit Galvano – puisque, à la fin, tout est unité: Terre, Monde parallèle et Monde supérieur… Notre aventure est marquée, sauf pour la mort, qui encore, dans notre monde aussi, a de la force.… Cette aventure pourra être seulement ou plus courte ou plus brève, plus douloureuse ou heureuse, surtout en fonction de ce que nous nous produisons, pas seulement en fonction de comment nous nous comportons, ou en fonction de ce que nous sommes. Une Terre qui ne produirait plus d’esprits vivants, nous ferait aussi tous mourir. Aux paroles de Galvano, Biancofiore ne répliqua pas, et notre histoire se termine donc ici. * Les informations historiques contenues dans ce récit ont été extraites des sites culturels des villes de Capaccio et d’Agropoli. ____________ LE MOSTRE DE DÜSSELDORF UNE AVENTURE DE PARCEVAL 1 UNE AVENTURE DE PARCEVAL 2 LE BERGER ET LA FILLE DU DIEU DU FLEUVE LA LÉGENDE DE BIANCOFIORE LA VERITABLE HISTOIRE DU PARADISE TERRESTRE... DIALOGUE ENTRE LA MORT ET UNE SAINTE ITALIENNE BASE HOME |