RIGO CAMERANO

 

 

RÈCITS MÉTAPHYSIQUES

 

 

 

Le monstre de  Düsseldorf

  

Toute ressemblance avec des personnes ayant déjà existé serait pure coïncidence : Le monstre que nous inventons ici est, toutefois, le célèbre M. de la Düsseldorf de Weimar, le pédophile qui assassina de nombreuses petites filles. On raconte qu’au terme de la lecture de la sentence qui le condamnait à la peine capitale, un juge lui demanda s’il ne craignait pas davantage, après avoir dû affronter le terrible  jugement des hommes, l’impitoyable jugement qui, d’ici peu, il aurait dû soutenir face au tribunal de Dieu.

Il semble qu’à cette question le monstre ait répondu en haussant les épaules et en prononçant une phrase qui, dans un langage pédant, pourrait être traduite ainsi : - Mêlez-vous de vos affaires, je m’arrangerais personnellement avec Dieu le Père -.

Cette phrase introduit donc la scène qui se déroule dans l’au-delà et, pour vous la décrire,  je serai obligé de faire semblant de parler de choses qu’en réalité je ne connais pas. Je compte par conséquent sur la bienveillance des lecteurs, auprès desquels je m’excuse d’ores et déjà.

 

Quand le monstre mourut, pendu je suppose (je n’ai pas fait de recherches à ce propos, je me souviens simplement d’un vieux film), il se retrouva, en esprit, dans le monde parallèle, et il s’aperçut qu’il avait à ses côtés un soldat de l’armée de Kerr, marraine du guerrier Thanatos, et je sais que les philosophes s’y enrôlent volontiers, convaincus que la mort connaît et peut leur enseigner bien des choses, et leur révéler beaucoup de secrets.

Notre personnage qui, vu le respect humain dû aux morts, je nommerai, d’ici peu, Hans, et non plus “monstre”, ne fut point étonné de voir la mort si proche, d’autant plus que celle-ci lui apparaissait sous les aspects d’un soldat bonasse, privé de fauche et de tout autre attirail.

Il fut par contre étonné de découvrir que, devant lui, la grande foule des citoyens de la Düsseldorf spirituelle s’était réunie.

- Nous t’attendions – dit le soldat – et ces esprits se sont rassemblés pour participer à ton jugement.

Malgré l’absence de tout contact physique entre les deux, Hans n’aurait en aucun cas pu se soustraire car, nous le savons, les esprits morts depuis peu sont aussi faibles que de jeunes enfants, et la plupart d’entre eux ne parvient pas à quitter la Terre.

En comparaison du soldat, Hans montrait la vigueur d’un ballon en plein vol, et il était poussé de-ci de-là, là où la force qui l’accompagnait lui imposait d’aller. La chose ne l’angoissait pourtant pas, conscient comme il était que le fait de se retrouver, vivant dans le monde parallèle, même s’il s’agissait d’un milieu hostile, pratiquement en prison, constituait tout de même un point en sa faveur.

En peu de temps, il se retrouva, sans qu’il puisse faire quoique ce soit pour l’empêcher, face à un tribunal déjà formé, qui lui sembla extravagant, et peu différent du tribunal débauché qui, sur Terre, avait déjà émis un verdict contre lui avant que la police n’intervienne et ne le remette à la justice civile.

Il se trouvait, en effet, sur une place, dont un dixième était occupé par le soldat et lui, et les neuf dixièmes restants par les citoyens rassemblés en demi-cercle. Devant eux, une longue table d’auberge, derrière laquelle, assis sur un banc, prenaient place les quatre juges. La chose aurait pu rappeler, à ceux qui auraient pu l’avoir oublié, un sonnet de Shakespeare.

- C’est ça le jugement de Dieu ? – Demanda Hans au soldat – Et où est Dieu ?

- Cela ressemble plus à une auberge en plein air – pensa-t-il.

En effet, non seulement Dieu était absent à ce procès, mais les lois de la communauté spirituelle de Düsseldorf ne prévoyaient même pas la présence d’un avocat défenseur, et la raison est simple.

Le monde parallèle est justifié par des lois physico-mathématiques que l’on peut répéter, de valeur analogue à celles qui en vigueur pour le monde humain et pour l’univers entier. Ce qui varie, en ce lieu, c’est le rapport “espace-temps-rapidité”, qui n’est plus subi ou passif, comme sur Terre, mais c’est le pouvoir des esprits-même.

Par exemple, chacun sait que si nous regardions la Terre de l’étoile Sirius, nous ne la verrions pas telle quelle est au moment de l’observation, mais nous ne verrions que la lumière qui nous parvient, c’est-à-dire l’image de la planète telle qu’elle était au moment où la lumière l’avait quittée. Si bien que, si nous disposions d’un agrandissement suffisant, nous pourrions voir, admettons, les dinosaures, mais pas le monde actuel.

Et si nous nous placions à mi-chemin, au même instant où de Sirius nous voyons les dinosaures nous verrions, peut-être, les hommes des cavernes. Et si nous nous placions à un quart de chemin nous verrions, peut-être, l’empire romain. Que le lecteur m’épargne les calculs précis, puisque le côté pratique de la métaphysique réside justement en cela.

En bref, si trois observateurs regardaient notre monde à des distances différentes, ils verraient, de celui-ci, trois aspects historiques différents. La même chose dans le monde parallèle; vu que les esprits possèdent en eux-mêmes l’espace, le temps et la rapidité, rien ne les empêche de rejoindre la planète Terre (ou n’importe quel autre point de l’univers), et d’y entrer, quelle que soit la situation de temps et de lieu qu’ils désirent.

Dans ce sens, comme la vie humaine n’est vécue qu’un instant à la fois, précisément comme si c’était le photogramme d’un film, un fois l’instant passé, tous ceux qui lui succèdent, jusqu’à la date de notre naissance, ou jusqu’à celle de la naissance de la Terre, peuvent être récupérés dans la lumière, et revécus.

Ce que les esprits peuvent faire, étant morts, et ayant donc abandonné la Terre, c’est de récupérer l’instant perdu pour toujours, raison pour laquelle il est impossible que ces derniers soient de retour parmi nous pour nous effrayer. Seulement de l’instant successif à l’instant fugitif, le seul possible dans notre vie, ceux-ci sont présents, et ils sont dans un rapport qui, vu d’ici, nous pourrions définir “renversé”. Ce sont eux, en effet, une fois l’instant passé, les personnes vivantes, et nous les fantômes, et nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous revoir nous-mêmes, comme dans un cinéma.

C’est pour cette raison que les esprits vivants du monde parallèle sont bien plus cultivés que nous: en effet, ils peuvent venir à bout de tout, et il n’existe, pour eux, ni papiers perdus, ni témoins introuvables, ni ambiguïtés de langage, même s’il leur est encore impossible de pénétrer les pensées, ou le territoire des rêves, choses qui se confondent pourtant souvent. Mais, à part cela, il n’existe aucun lieu secret sur Terre, ou lointain dans l’univers, où ils ne peuvent pénétrer; et si ce n’était pour la question de l’instant, nous les verrions, et nous les trouverions à l’intérieur des arbres, ou sous-terre parmi les semences, ou dans la lave des volcans, ou dans les abîmes marins, puisque tout suscite leur curiosité.

Il y en a cependant qui affirment qu’il existe plus d’un monde parallèle, et que même celui qui est décrit n’est pas parfait.

Quand on sut que Hans était sur le point d’arriver dans la ville parallèle de Düsseldorf, la population demanda à  Kerr un soldat, pour l’y retenir, puisqu’il fallait instituer un procès contre lui. En outre, on voulait venir à bout de ce que tout le monde retenait être une anomalie : connaître ce qu’un esprit fort avait fait de Hans au point de surmonter les obstacles imposés par la nature aux humains pour leur rendre difficile, après leur mort, l’arrivée dans le territoire spirituel vivant.

Dès l’arrivée de Hans, le procès, déjà prévu, commença. Les quatre juges avançaient devant la foule, pas de défenseur, ni d’accusateur, mais quiconque, dans le public, aurait pu se lever et exprimer librement son opinion, pour accuser, défendre, ou demander des explications.

L’acte d’accusation était : viol, ou actes de luxure sur huit petites filles, aggravés par leur violent assassinat.

Chaque instant de ces délits avait été, non seulement reconstruit, mais revécu dans les détails les plus effroyables, aussi bien par les juges que par chacun des présents qui y avaient été invités. En effet tout le monde estimait qu’au moins deux des huit petites filles assassinées seraient devenues, le long de leur vie des “esprits forts”. C’est pour cette raison que les citoyens spirituels de  Düsseldorf s’étaient spontanément, dirait-on aujourd’hui en termes humains, constitués “partie civile” et avaient voulu ce procès.

 

Quand le premier juge demanda à Hans de parler, celui-ci comprit qu’il lui aurait été impossible de récuser ce tribunal, comme il avait fait sur Terre, même si sans aucun résultat, avec les gens du milieu. Toutefois, malgré les difficultés qu’il pressentait, sa première victoire remportée contre les forces de la nature, son inattendu “se sentir en soi” en ce lieu, le rendait orgueilleux, si bien que, contrairement à ce qui lui était arrivé sur Terre, maintenant il avait moins peur, et il se sentait en mesure d’affronter les juges d’égal à égal.

Il pensait cependant qu’il ne devait pas faire le fanfaron.

- Avant ma mort sur Terre – commença-t-il avec calme – on m’avait annoncé le procès de Dieu, que je ne vois cependant pas, puisque que je retiens avoir déjà été acquitté par Lui, sinon je ne serais certes pas ici.

Puis il se retourna vers le soldat, un type, nous l’avons déjà dit, fort, mais qui n’inspirait pas la crainte : - Ils devront en tenir compte – dit-il.

Mais la mort ne l’encouragea pas, et elle répondit au contraire que, dans le monde spirituel, l’influence directe de la divinité était encore moins sensible que lorsqu’il était sur Terre.

- Ce n’est que plus haut que tout se lie – conclut-t-il, sur un ton tel à décourager la suite d’une conversation allant dans ce sens.

- Et pourtant tout se lie- continua Hans en élevant la voix, en mettant à profit l’involontaire suggestion reçue un instant avant.

- Tout se lie...et ne se lie pas – soupira le deuxième juge, et il ajouta  : - Dieu n’est pas ce que tu penses.

Une voix s’éleva enfin du public. C’était l’un des aïeuls d’une des petites filles.

- Le public te sera contraire – lui avait déjà dit la mort, mais Hans, qui n’attendait rien de mieux, était déjà préparé à des difficultés majeures.

- Les petites filles provenaient toutes de familles normales, pauvres tout au plus, mais sans aucun doute tranquilles- dit la voix, tout en restant anonyme parmi la foule – et elles estimaient toutes leur prochain... je voudrais que le prévenu me dise s’il s’est rendu compte, même en phase de méditation posthume... de remord... du grand abîme de terreur dans lequel il a fait précipiter ces pauvres âmes quand il leur a présenté, d’un seul coup, et dans un moment d’extrême confiance, toute l’aberration et l’horreur, dont malheureusement la nature humaine peut se montrer capable...

Le deuxième juge l’interrompit, en l’invitant à la modération.

- Nous avons tous vu, et nous pouvons continuer de voir, autant de fois que nous voulons, le déroulement des faits. – Dit-il, et il ajouta : - Il est préférable, dans les procès, d’éviter toute déviation émotive... même quand nos chers sont directement concernés - puis, en s’adressant à Hans : - ...et le prévenu est prié de ne pas répondre en nous demandant pourquoi le tigre mange le cabri... et choses du même genre.

Le troisième juge intervint : - L’esprit qui a parlé- dit-il – voulait simplement que le prévenu définisse bien les limites de ses sentiments.

Hans se rendit compte qu’il n’aurait pu affronter le procès avec hardiesse et désinvolture, comme au début il s’était leurrer de pouvoir le faire, et c’est ainsi qu’il commença à parler sur un ton soumis et le plus calme possible, dans la limite de ses propres émotions.

- La dichotomie esprit–instinct  - commença-t-il  à dire, comme s’il était en train de lire une relation écrite- je l’ai toujours connue, même sur Terre. Vous savez tous, et bien mieux que moi, que l’intelligence ne naît pas, et ne se résout pas dans les circonvolutions du cerveau humain... ce dernier, au contraire, est le produit final d’une intelligence-mère que la nature détient depuis bien longtemps.

La science ne peut nous dire, en effet, de quelle évolution cérébrale les cellules élémentaires ont  pris la lumière pour développer leur extraordinaire intelligence organisatrice... où ils ont puisé la culture nécessaire pour définir la structuration fonctionnelle finalisée aux formes... et pas seulement, mais aussi les stratégies indispensables aux différents individus pour atteindre leur but de reproduction et de défense. La science explique le “comment” des phénomènes déjà atteints par la nature, phénomènes desquels vous seuls, ici et à l’instant, vous avez perfectionné les réponses.

Il fit une pause et continua: - Moi je suis ici depuis peu... et je ne sais rien... je ne suis qu’un ballon poussé par le vent... – et il regarda son  geôlier à la dérobée... – Sur Terre, personne ne sait de quoi il s’agit, ni où se trouve, le cerveau formé... ou le cerveau in-formé qui conçoit la fleur fonctionnelle aux insectes, ou aux oiseaux transporteurs de pollen... qui conçoit le fruit à travers la reproduction d’une graine qui sortira des selles d’un singe, et qui est savoureux pour cette raison... qui invente la transmigration des corps et des oeufs des parasites à travers des bêtes aux formes diverses... Où est la cervelle de la fleur ?...Ou celle de l’arbre ? ...Ou celle d’un vers ?

- Vous connaissez les réponses bien mieux que moi, et mieux que n’importe quel homme de science, ou théologien sur la Terre, si bien que je ne vous demanderai pas si ce sont Dieu, ou Dionysos, ou Gê, ou Belzébuth, qui dirigent à leur façon les esprits de la nature, ou si tout est explicable grâce au meilleur développement scientifique qui, dans ce cas, vous avez certainement obtenu...

Nombreuses sont les choses que vous connaissez bien mieux que moi... et je ne veux certes pas vous défier... Mais... et le cerveau ?...cette magnifique et extraordinaire complication et concentration de cellules qui semble conduire tout l’effort à l’accomplissement ? Le cerveau ne serait-il pas plutôt un produit secondaire des forces auxquelles j’ai fait allusion ? -

Et si le produit secondaire de ces dernières l’est certainement, pourquoi ne pas accepter qu’il puisse en  être dominé ? Qu’il puisse en  provenir un conflit entre lui et les forces inconnues supérieures qui sont, simultanément, ses pères et ses mères ? -

Hans parlait sans que, aussi bien de la table des juges, que de la foule qui était derrière, proviennent des interruptions, et cela l’encourageait à continuer.

- Il est pourtant vrai – continua-t-il – que j’ai éprouvé un grand plaisir à tuer... vous avez suivi mes actions à chaque instant... seconde par seconde... et puis les instants précédents... et puis les conséquences... il est juste d’affirmer que l’instant dominant était l’assassinat, le plus lâche et le plus abject  que l’on puisse accomplir... et certes pas le sexe, qui servait en ce cas de couverture...

Mon cerveau... je termine... était complètement dominé par le pouvoir supérieur qui l’avait produit... et c’est pour cette raison que le jugement de mort  infligé fut juste.  

Il n’eut pas le courage de continuer en disant que, pour la même raison, les juges auraient dû retenir juste, dans ce contexte différent, le jugement de vie. Cela lui aurait donné l’impression de forcer un peu trop les choses, en risquant peut-être d’obtenir l’effet contraire. Autre chose l’encourageait, et c’était que le procès, malgré le décor un peu champêtre qui le caractérisait, semblait être dominé par une mentalité « cultivée et pas en apparence » qui en contenait celle qui, sur Terre, aurait été sa naturelle tendance émotive.

- Que pourront-ils bien me faire ? – demanda-t-il au soldat à côté de lui, profitant de la pause suscitée par son discours.

- Dans le monde de l’esprit il n’y a pas de prisons – répondit la mort – même s’il existe des rapports de force égale à celles qui, en ce moment précis, séparent toi et moi... Ils pourraient ne pas te reconnaître comme leur concitoyen..

- Ce qui me ferait très plaisir. - pensa Hans – et comme personne, ni sur le banc des juges, ni dans la foule, n’intervenait, il décida de poursuivre son discours..

- J’en déduit que, si j’ai été justement condamné sur Terre, ma renaissance spirituelle devrait être elle aussi retenue juste... certainement pas provoquée uniquement par ma volonté... puisque la corde qui me coupa le souffle laissa aux cellules terriennes le domaine de mon cerveau désormais mort... Sans tenir compte du fait que personne ne commande sa propre individuation terrienne : quelle malchance de ne pas être né Martin Luther, ou Zwingli... ou Saint François...

Mais la mort lui fit comprendre qu’il s’était déstabilisé : - Cela n’a rien à voir, l’interrompit-elle à voix basse – ce qui compte, c’est ce que tu es au moment même où tu arrives ici. - et Hans, fit signe de la tête qu’il avait compris.

- Je ne sais pas encore en quelle matière les esprits sont faits – conclut-il – mais je sais à présent que mon esprit est libre... et même si ma présence, mon nom, le souvenir des faits, devaient continuer à troubler le territoire spirituel de cette ville illustre... s’il en était ainsi, même si contre ma volonté... dans ce cas je vous prierais moi-même d’accepter ma demande d’exil. -

Après avoir parlé il démontra avoir définitivement terminé, et il s’installa à côté de la mort, le seul compagnon qu’il ait jamais eu depuis qu’il se trouvait dans l’autre monde.

 

Le troisième juge agita une cloche, signalant de cette façon que la parole passait directement au public.

Un homme se leva, révélant lui aussi qu’il était un bisaïeul d’une des petites filles. Il sortit de la foule, et s’approcha rapidement de Hans au point de lui faire craindre une agression. Hans regarda le soldat pour être secouru, mais l’esprit s’arrêta avant que le mort puisse intervenir et déclara, tourné vers les juges: -

- Je voudrais savoir comment le prévenu, bien qu’il soit dans sa condition de nouveau-né, perçoit la différence qui passe entre un esprit vivant et un homme.

- Hans dut répondre, plutôt embarrassé, et regarda de nouveau la mort.

- Quelle question est-ce là ? – Dit-il à voix basse- Il a lui –même affirmé que je suis arrivé depuis peu.

- Dis qu’un esprit vivant n’a pas besoin de manger, ni de boire- suggéra la mort- et ça, c’est déjà pas mal.

- Je sais que les esprits sont libres de la condition précaire qui afflige naturellement les humains – dit-il plus fort à l’assemblée, cependant sans comprendre profondément le sens de cette phrase, mis à part le fait qu’il lui semblait que cela jouait en sa faveur.

Comme esprit, je suis hors de tout conditionnement, de tout héritage- continua-t-il, en se laissant échapper un peu d’emphase – J’estime que la condition d’esprit, à laquelle je suis arrivé pour volonté divine, est suffisante pour me sauver.

Il conclut son discours en souriant,  satisfait de sa propre défense : il avait réussi à nommer Dieu comme avocat défenseur et à en faire une sorte de bouclier entre l’assemblée et lui.

- Le prévenu veut dire que les esprits vivants sont libres de la condition précaire qui afflige les humains – précisa le troisième juge, et pour le moment l’assemblée s’abstint de répondre.

- Comme ce tribunal fonctionne-t-il ? - Demanda Hans à la mort – pourquoi quatre juges?

- Ce n’est pas un symbolisme.- répondit la mort- ce procès était attendu, et les quatre juges sont ceux qui ont recueilli tous les témoignages physiques concernant le cas... le numéro quatre est casuel : Dans les procès complexes, le nombre de juges pourrait être majeur.

- Sommes-nous tous jugés ? -

- Absolument pas…que dans les cas où l’esprit, dans le monde, ait agi contre les autres esprits... et donc aussi contre lui-même..

- La volonté de Dieu qui a promu les esprits ne compte-t-elle pas ? - Demanda Hans

- Dieu n’est pas ce que tu penses – dit alors la mort, et on ne permit à Hans de demander autre chose, puisque le premier juge avait de nouveau repris la parole en s’adressant à tous.

- La position du prévenu est telle – dit le juge à la foule, sur le ton de quelqu’un qui est en train de résumer les actes acquis – qu’il considère que Dieu, sans l’ombre d’un doute, l’a pardonné pour le seul fait de s’être élevé à la condition d’esprit vivant... Vu qu’il n’y a pas de relation sensible entre corps et esprit, alors qu’on les considère encore vivants, chacun pour soi, le prévenu estime que les faits n’ont pas d’importance en soi, dans la mesure où ici il ne pourrait plus les commettre.

- C’est vrai - confirma Hans à voix haute. Mais une autre voix s’éleva du public, cette fois une voix féminine.

- Je voudrais demander au prévenu s’il sait ce qu’est un esprit vivant. -

Hans remarqua que, jusqu’ici, le mot “inculpé” n’avait jamais été utilisé et cela lui semblant bon signe. Embarrassé, encore une fois, par la compréhension difficile de la question, à laquelle, entre autre, il lui semblait avoir déjà répondu, il regarda la mort.

- Dis qu’un esprit vivant n’est qu’un degré de hiérarchie - suggéra la mort, et Hans répéta cette phrase.

- C’est un degré de hiérarchie auto-formé qui, sur Terre, arrive au cerveau- continua la voix féminine... – même s’il est le “fils”, de la nature brute... et ressent des conditionnements et des commandes ancestrales... malgré cela, sans cerveau il n’y a pas d’esprit.

- Un fou ne monte pas au Ciel ? - Demanda Hans à la voix, qui avait entre temps avancé, en s’arrêtant discrètement à mi-chemin entre les juges et lui.

- Ici nous ne sommes pas au Ciel – interrompit la femme, et elle continua : - Le jugement de Dieu est imminent et commence donc du premier instant de la création biologique de l’univers spatio-temporel.

Après avoir parlé, la femme montra qu’elle ne désirait pas poursuivre, et le troisième juge agita de nouveau la cloche et il demanda au public s’il avait des objections à faire, mais personne ne se prononça. Il posa alors la même question à Hans.

- Le pardon de Dieu ne compte-t-il pas ? – Demanda ce dernier.

- Le pardon de Dieu peut te sauver dans le temps- répondit le deuxième juge- mais il ne modifie pas le degré de hiérarchie, qui doit être, toujours, complètement vécu. Si l’humanité de la Terre disparaissait, la planète continuerait quand même à tourner autour du Soleil, comme l’écrit Giacomo Leopardi, mais à un degré de hiérarchie plus bas, si bien que Dieu, comme nous nous l’entendons, n’existerait plus... Par conséquent le pardon de Dieu est soumis à l’intérêt que les hommes ont à ne pas compromettre l’équilibre atteint par leur degré d’élévation spirituelle. -

Il fit une pause, et passa la parole au quatrième juge.

- Le jugement est déjà prêt – dit-il, et conscient d’avoir été compris de tous, il demanda si dans la foule il y avait quelqu’un qui entendait le discuter.

Comme personne ne se mettait en avant pour parler, le quatrième lit la sentence.

- Le prévenu n’est pas accepté en tant qu’esprit vivant, et le tribunal le condamne, sans appel, à la peine de mort. -

Et c’est ainsi que le monstre de Düsseldorf se dissout sans douleur, et il ne resta plus de traces de lui, ni dans le monde spatio-temporel, ni dans le monde parallèle.

Seul resta actuel le problème de donner une définition au terme “hiérarchie” rapporté au genre humain vivant dans l’instant.

 

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LE MOSTRE DE DÜSSELDORF

 

UNE AVENTURE DE PARCEVAL 1

UNE AVENTURE DE PARCEVAL 2

LE BERGER ET LA FILLE DU DIEU DU FLEUVE

LA LÉGENDE DE BIANCOFIORE

LA VERITABLE HISTOIRE DU PARADISE TERRESTRE

DIALOGUE ENTRE LA MORT ET UNE SAINTE ITALIENNE

 

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